L’arrêt ע »א 2699/23 CI Software Israel Ltd. c. Inspecteur des impôts Tel-Aviv 3 (rendu par la Cour suprême le 30 juillet 2026 par le président Y. Amit et les juges H. Kabub et Y. Kasher) traite d’une question critique et particulièrement complexe en matière de fiscalité des groupes technologiques : l’évaluation de la propriété intellectuelle (IP) vendue à des fins fiscales. Voici une analyse détaillée de l’arrêt, des positions, de la décision et des implications opérationnelles :
Objet de l’arrêt et point de litige
Au cœur de l’affaire se trouve une transaction dans laquelle la propriété intellectuelle (IP) de la société high-tech israélienne (CI Software Israel Ltd.) a été vendue. Aux fins de déterminer l’obligation fiscale relative à la transaction, il était nécessaire d’établir la juste valeur économique de la propriété intellectuelle vendue. S’agissant d’un actif incorporel, la détermination de la valeur repose sur des évaluations économiques complexes comportant de nombreuses hypothèses de travail.
Positions des parties
- Position de l’administration fiscale (intimée) : L’administration fiscale a présenté un rapport d’expert de sa part qui établissait une certaine valeur pour la propriété intellectuelle. L’administration fiscale a exigé l’adoption intégrale de son rapport d’expertise et a soutenu que les hypothèses économiques qu’elle présentait étaient les plus correctes. Le tribunal de district (première instance) a retenu cette position et a adopté le rapport d’expertise de l’administration fiscale tel quel.
- Argument du contribuable (appelante) : L’appelante a soumis un rapport d’expert contradictoire de sa part qui établissait une valeur différente (vraisemblablement inférieure, afin de réduire l’obligation fiscale sur la vente). La société a soutenu que le tribunal de première instance avait commis une erreur en adoptant aveuglément et totalement le rapport d’expertise de l’administration fiscale (« telle quelle »), tout en ignorant les hypothèses économiques de base légitimes présentées de sa part.
Décision de la Cour suprême
La Cour suprême a partiellement accueilli l’appel de la société et a invalidé la méthode de décision du tribunal de district :
- Rejet de la décision binaire : Les juges ont établi que le tribunal de district n’était pas tenu d’adopter une règle de décision binaire l’obligeant à choisir « tout ou rien » entre le rapport d’expertise de l’appelante et le rapport d’expertise de l’administration fiscale tel quel.
- Nomination d’un expert objectif par le tribunal : La Cour suprême a ordonné le renvoi de l’affaire au tribunal de district (première instance) afin qu’il nomme un expert neutre de sa part qui procédera à une évaluation indépendante de la valeur de la propriété intellectuelle vendue.
- Définition des questions centrales à examiner : La Cour suprême a chargé l’expert qui sera nommé de se concentrer sur les deux questions centrales litigieuses entre les experts des parties :
- La durée de vie de la propriété intellectuelle vendue (c’est-à-dire, sur combien d’années la technologie devrait générer des flux de trésorerie avant de devenir obsolète).
- Les taux de croissance de la propriété intellectuelle utilisés dans le modèle d’actualisation.
Conclusions concernant « le permis et l’interdit » à des fins fiscales
Qu’est-ce qui est interdit ?
- Il est interdit à l’administration fiscale ou au tribunal de supposer que l’évaluation est une science exacte qui doit être acceptée dans son ensemble sans contestation.
- Il est interdit au tribunal de district d’éviter d’entrer dans la complexité économique et de simplement choisir le rapport d’expertise de l’inspecteur des impôts uniquement en raison de son statut d’autorité publique.
- Il est interdit de déterminer une valeur sur la base d’accords rédigés a posteriori sans le soutien d’évaluations effectuées en temps réel (similairement aux paramètres d’artificialité que nous avons vus dans l’arrêt Q Cyber).
Qu’est-ce qui est permis ?
- Il est permis (et même recommandé) au contribuable de faire appel et de contester les hypothèses de base de l’inspecteur des impôts – en particulier les paramètres sensibles tels que le taux d’actualisation, le taux de croissance et la durée de vie de la propriété intellectuelle (IP). Cet arrêt confère une pleine légitimité au fait que chaque cas doit être examiné au regard de ses propres variables économiques.
- Il est permis au tribunal de s’écarter totalement des rapports d’expertise des deux parties et d’établir une valeur intermédiaire ou une valeur basée sur un modèle combiné que proposera un expert indépendant de sa part.
Comment procéder dans des cas similaires à l’avenir ?
Afin d’éviter des redressements fiscaux sévères et de se préparer correctement aux transactions de vente de propriété intellectuelle (IP) ou de restructurations au sein du groupe, il est recommandé de prendre les mesures suivantes :
- Réalisation d’une évaluation professionnelle en temps réel (Day One) : Il ne faut jamais déterminer la valeur d’une transaction IP « à vue de nez » ou tenter de justifier une valeur a posteriori lors d’un contrôle fiscal. Il convient de faire appel à un évaluateur agréé et expérimenté (par exemple selon la méthode DCF ou la méthode des redevances) avant d’effectuer la transaction.
- Réalisation d’une analyse de sensibilité (Sensitivity Analysis) : L’évaluateur de la société doit présenter une fourchette de valeurs basée sur de légères variations du taux de croissance et de la durée de vie de l’actif. Cela aidera à la défense et présentera un espace de raisonnabilité commerciale.
- Appui sur des données de marché comparatives (Transfer Pricing) : Il convient de préparer un rapport de prix de transfert (étude de marché) prouvant que la transaction a été effectuée dans des conditions de pleine concurrence (Arm’s Length) et que les taux de croissance choisis correspondent à ce qui est accepté dans le secteur technologique spécifique.
- Envisager une saisine préalable de l’administration fiscale (Pre-Ruling) : Pour les transactions importantes, il convient d’envisager de soumettre une demande de décision fiscale anticipée (pré-ruling) afin de parvenir à un accord préalable avec le service professionnel sur la méthode d’évaluation et ses variables, et ainsi obtenir une certitude totale.
- En cas de litige judiciaire – demande active de nomination d’un expert par le tribunal : Si l’inspecteur des impôts se retranche dans une position rigide basée sur un rapport d’expertise excessif, les représentants de la société doivent utiliser l’arrêt ע »א 2699/23 comme référence juridique et demander au tribunal dès les premières étapes de nommer un expert indépendant, au lieu de se laisser entraîner dans une décision binaire risquée.